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Philippe Apeloig pour le Mois du Graphisme à Échirolles
décembre 2008

Le thème “écritures” du Mois du graphisme interroge les fondements du graphisme et de la communication visuelle.

Quelle lecture en faites-vous ?

Philippe Apeloig Les « écritures » sont les formes très complexes de la parole
et elles mettent en lumière la pensée. Pour ma part le monde de l’écrit me procure des émotions esthétiques et des moments éblouissants quand j’arrive à créer une image typographique de qualité.

Vous soulignez une “fragilité” de la lettre qui a une place essentielle dans votre production. Comment s’insère la composition typographique dans vos recherches, en particulier avec l’apport des nouvelles technologies et du multimédia ? Pouvez-vous dire quelques mots de vos alphabets animés ?

PA La création typographique occupe probablement une place infime dans le monde de l’art. Mais la richesse de celle-ci déborde mon imaginaire. Je ressens alors une fervente profusion d’invention qui aiguise et stimule mon désir de créer. Il y a de la finesse et de la subtilité dans l’art du typographe. Mon œil ne perd jamais sa fraîcheur quand j’observe des lettres. Je ne suis jamais blasé de ces innombrables nuances qui invitent à la rêverie : la taille des caractères, leur graisses, le romain, l’italique, les sérifs, les sans sérifs, les capitales, les bas de casses… Quelle ruche ! À contrario, beaucoup d’images m’apparaissent souvent pauvres, banales et déjà vues. Grâce à l’outil informatique et l’apport du mouvement, la composition typographique a pris de l’altitude. Les animations permettent d’accomplir tant de choses intéressantes dans l’espace et dans le temps ! Je retrouve mes passions d’enfant pour le cinéma, la danse et la musique. Depuis mes premiers essais d’animation, le champ de création s’est agrandi et je découvre une joie expansive à inventer des scénarii autour des lettres. Je les personnalise. Elles deviennent des acteurs abstraits dans un espace poétique. J’ai l’impression de mettre en scène un spectacle.

Une grande partie de vos travaux se concentre dans la communication culturelle. Est-ce un choix personnel ?

PA Ce serait un artifice de croire qu’il s’agit d’un choix. Hélas, comme beaucoup d’autres graphistes français, mon champ d’action se limite à la communication culturelle. C’est là que nous avons échoué laissant un immense terrain libre à la publicité. On donne l’impression de faire naître des images « héroïques », mais à quel triste prix et dans quelle conditions misérables quand on connaît la marge de manœuvre de la publicité et ses budgets exorbitants. Et au final, le monde de la culture demeure tout de même un espace de liberté et d’expression où le graphiste se bat pour être respecté et survivre.

Comment enseignez-vous les notions de résultat et d’efficacité à vos étudiants ?

PA Pour obtenir des résultats probants il vaut mieux considérer les étudiants comme de jeunes artistes. Et ainsi faire confiance en leur sensibilité artistique. Il faut pouvoir donner de l’importance à l’imprévisible, pouvoir sentir, écouter chacun. Est-ce vraiment si important de savoir ce que demain sera pour eux. Ce qui me touche le plus face aux jeunes, c’est de ne pas savoir ce qu’ils deviendront. Bien entendu, il y a dans l’enseignement, la poursuite de l’effort à transmettre les connaissances, mais aussi le lent apprentissage qui consiste à faire réaliser l’étendue de l’ignorance. Alors le champ de la création devient libre et infini. Ça me paraît indispensable pour esquisser l’art de demain.

Vous dressez des constats plutôt sombres de votre profession. Comment envisagez-vous le débat d’idées, l’échange d’expériences et la liberté de création ? Attribuez-vous un rôle social aux graphistes ?

PA Je voudrais parfois être en mesure de dresser l’état et l’évolution des mentalités pour garantir à notre métier la reconnaissance qui lui fait défaut. On peut rêver que les graphistes soient accueillis dans le monde des arts comme ce fut le cas, il n’y pas si longtemps que ça, des photographes. Les graphistes ont de la pudeur, entre eux à partager leurs difficultés. Chacun montre qu’il a vu l’autre, qu’il le comprend, mais on peut aussi déplorer un manque de solidarité entre nous. Ce n’est pas facile de révéler le malaise qui s’empare de nous et de notre isolement. Notre champ d’action se dégrade de jour en jour parce que trop souvent les clients ne cherchent plus la qualité. Nous rabattons nos ambitions, et que de frustrations nous subissons ! Je ne pense pas que les graphistes ont un rôle social particulier et qu’ils doivent faire en priorité le choix de la révolte. Avec nos modestes moyens nous pouvons essayer de donner à voir des images différentes que celle du consensus. Nous travaillons sur commande, alors le client c’est celui que l’on doit écouter, mais à qui l’on ne doit pas toujours obéir.